Aperçu de la suite:
On n’existe pas
J’étais passé de vie
à trépas à Maui, l’île trop
belle pour y être seul, à moins que ce ne fût
à un autre endroit. J’aurais pu laisser quelque
chose derrière moi. Un livre ? Mais il était
trop tard. À l’inconfort de la mort s’ajoute
ma présence dans un au-delà dont j’ai
toujours refusé l’existence. En outre, s’il
me reste une certaine conscience de mon être antérieur,
j’ai quasi perdu la perception de mon corps, comme si
ce dernier s’était réduit à l’état
de pensée.
Bon débarras de tout ce fatras de pénibles souvenirs
de transits intestinaux qui engorgent l’esprit de douleurs
permanentes et font craindre la mort.
Des groupuscules s’agitent autour de
ma confusion, comme une nébuleuse affriolante par l’aspect
divin de leur angélique physionomie. Je vois donc vaguement,
mais sans me sentir d’yeux en ce paradis.
Je m’étais accoutumé
à être déjà un peu mort ou dans
la perspective de mon propre décès, depuis mes
années soixantièmes, après que mon père
se fût effacé et que je devenais le suivant sur
la liste. J’aurais voulu pendant toutes ces années
passées à me désespérer des outrages
de l’âge à me recomposer des raisons multiples
d’exister, de me rendre utile. La mort me surprit entretemps.
J’avais imaginé de multiples
fins d’existence. Dont certaines auraient pu être
héroïques. Comme de mourir avant ma dernière
femme. Forcément, celle que l’on aime le plus,
puisque l’oubli efface les autres et que le courage
de la dernière à nous aimer, malgré les
vicissitudes, la rend méritante.
Je suis parti sans prévenir, mais dans un état
de gloire, au milieu de mes étudiants qui ont cru que
je me livrais encore à une autre facétie.
Le dieu des autres aspects du néant
de l’existence est bien généreux. Si j’avais
cru en lui, je me serais toujours considéré
comme futur sociétaire de l’enfer. J’ai
beau admettre n’avoir jamais mérité un
jour de prison, je reconnais tout aussitôt que la vertu
était étrangère à mes préoccupations.
Je me dis que le paradis est multiple. C’est sans doute
pour cette raison que les terriens ne lui consacrent pas de
majuscule.
L’ordonnancement du ciel se doit d’être
parfait. Ainsi, dieu dont je suis le témoin, a prévu
un paradis biblique pour ses ouailles, puis deux ou trois
autres pour les dissidents classés selon leur degré
d’éloignement par rapport à la religion
du dieu dont je suis l’hôte.
Surgit donc un problème d’harmonie. Le chaos
c’est pour la Terre. Aussi, le nombre de paradis supérieurs,
inspirés par la juste adoration des seigneurs-dieux,
est égal à la variété de religions.
Ces différents ciels prépondérants engendrent
des petits ciels pour anges de moindre moralité. Contrairement
à une opinion en certains endroits répandue,
les fous de dieu ne reçoivent aucune faveur. Par exemple,
la catégorie des prélats qui refusent toute
forme de protection aux adeptes de l’amour libre, est
dévolue à une institution d’acclimatation
aux réalités. D’autres fâcheux,
les vrais méchants, font l’objet d’une
rééducation sur mesure en enfer.
Comme dans nos prisons modèles, ces derniers se partagent
entre la punition et la promesse d’une future intégration
dans un des petits ciels, selon les mérites. Enfin,
pour les grands et les petits anges, dieu a prévu toutes
les modalités de passage volontaire d’un ciel
à l’autre. Ceci pour satisfaire les curieux ou
ceux que l’éternité afflige. Appartiennent
également à cette nouvelle catégorie
ceux qui souhaitent rencontrer des âmes connues sur
Terre mais assignées à d’autres paradis.
Par contre, le passage des grands anges d’un ciel supérieur
à l’autre était fortement découragé.
Dieu désapprouve que l’on se
déchire entre croyants, même s’ils font
semblant d’ensemble prier, sans prier ensemble pour
autant. Puisqu’ils ne s’adressent qu’en
euros du Vatican ou d’ailleurs au même montant
néant généré en quelque chose
par un dieu baroque, multiple, et pas raciste, sorti de la
cuisse de Jupiter, et du même rien du tout et donc inexistant.
Soit, mon dieu pas vrai est vraiment puissant
puisqu’il fait prier ma mère qui existe. Revenons
au paradis, celui que j’ai visité puisque je
suis mort.
A défaut de béatitude et de
pure contemplation, les petits anges ont seuls droit à
l’apprentissage progressif de la connaissance universelle,
celle que l’on apprend en Europe, évidemment.
Pas celle des satellites, comme celui des Juifs qui se sont
trompés sur la personne du prophète, des musulmans
qui en principe nous ont copiés avec un bouquin dont
l’interprétation incongrue fout le bordel dans
le reste de la Terre et détruit certains de nos plus
beaux bâtiments.
Cependant, dans le monde vrai du paradis,
les saints et autres éclairés ont droit au bonheur
parfait. Leur noble section les protège en effet de
toute perception du bas monde.
On les empêche en effet de voyager en business class
sur Alpha, Delta et d’autres Psy voyages encombrés
de personnages trop occupés à démontrer
leurs religieuses appartenances. Les vrais saints voyagent
en classe touriste, n’affichent pas leur foi et empêchent
que jamais ne s’élève la voix de leur
progéniture au-delà de la leur.
Et si les voies impénétrables de dieu les mettent
en première classe, ils ne demandent pas la compensation
d’un vol vers Hawaï quand la grossière hôtesse
de l’air verse un jus de tomate sur leur vierge tenue.
Comme je me prends pour dieu le père
à vouloir réinventer l’au-delà,
le vrai dieu règne sur la Terre et sur le Ciel. Tous
les ciels, même ceux décrits par mon moi visionnaire.
C’est pour cela que le vrai dieu n’a pas de «
D » majuscule. C’est un dieu à facettes,
multiple, baroque et flexible. Dans certains cercles, son
nom ne s’écrit même pas. Quand il passe
d’un ciel à l’autre, dieu change évidemment
de nom de dieu ! D’autre part, si je me suis, à
l’image de dieu, érigé en divinité
pour recréer le monde par une fiction, le vrai dieu
n’est même pas dieu.
Cette fois, comme il est l’avenir de
l’ange, c’est une femme.
Pas la sainte vierge, car même si elle
était sa mère, elle ne pourrait prétendre
au même rang que celui de dieu. De plus, dans certains
paradis, si c’est déjà compliqué
d’être une femme, c’est encore plus épineux
d’être une vierge. Il va sans dire que le dieu-femme,
-si je dis déesse, vous pourriez penser que je parle
d’un objet de désir-, fréquente davantage
certains paradis religieux que d’autres. Ceci, d’autant
qu’à bien y regarder, un dieu-femme, ce n’est
déjà plus tout-à-fait un dieu, sinon
je dirais dieu tout court. Bien sûr, les kamis finissent
par se lasser de leurs lourdes charges.
Soit, les dieux retraités se réunissent
dans un coin du paradis et conservent leur jeune allure. Ils
ne peuvent se mélanger entre eux car ils sont de la
même essence divine. Certains prétendent même
que le premier dieu, celui qui a inventé le concept,
les a asexués de manière à ce qu’ils
ne se reproduisent pas ou n’engendrent que des demi-dieux.
Leur séjour et leur nombre sont inconnus. En tout cas,
ils sont plus de trois. Aucune hiérarchie ne les divise.
Selon une hypothèse à vérifier, ils se
font père, fils, esprit, mère, fille, ou les
mêmes dans le désordre, au gré des besoins
ou des circonstances. De temps à autre, ils se renvoient
la corvée-dieu pour quelques millénaires.
Un des miracles du paradis, c’est la conscience totale
du monde et la perception de ses vérités multiples.
Certaines, grandiloquentes, d’autres, à fleur
de peau. J’apprends rapidement que les petits anges
peuvent s’unir, d’autant plus que leur physionomie
rappelle assez bien celle des plus beaux spécimens
de la race humaine. Toutefois, il ne naît hélas
aucune descendance de leurs ébats. De temps à
autre, les anges vrais de vrais, las de contempler dieu, viennent
assister aux galipettes, tels les cupidons des tableaux de
Breughel l’ancien. Ils se rencontrent surtout parmi
les nouveaux vrais anges, ceux qui conservent encore une certaine
conscience d’avoir été abusés.
Cependant, comme les contemplateurs sont quasi transparents,
à peine peut-on entendre un léger bruissement
d’ailes. Ils ne dérangent jamais.
J’interroge son entourage sur l’espèce
des anges déchus mais ne recueille en partage que des
mines de désapprobation. Je me demande en secret si
l’on y baise entre dieux et anges, mais ravale aussitôt
ma pensée pleine de péchés mortels dont
je n’ai cure.
Mon plus près de dieu, avant, c’étaient
les nuages. Là je pouvais constater que dieu me regardait
de plus près. Et quand ses imbéciles pilotes
de Delta Airlines dérangeaient mes regards vers un
beau profil féminin par leurs soi-disant trous d’air,
j’enrageais quand le tohubohu ne provoquait l’atterrissage
du sujet regardé sur mes genoux accueillants.
Bon, on ne parle pas ici des paradis perdus.
Dans le probable vrai truc d’en haut, le dieu provisoirement
élu sorti du big bang pas prouvé, organise des
colloques à l’échelle du paradis entier.
La réunion se tient en terrain neutre au sein d’un
polygone immense dont chacun des côtés représente
une religion, chacun des étages, un degré de
paradis, du plus bas, celui des anciens méchants rééduqués,
vers le sommet qu’occupent les béatifiés.
Quand la religion n’a pas de saints, les étages
supérieurs sont occupés par les irréductibles,
souvent cénobites , les exégètes anachorètes
et les illuminés. Evidemment, les fous de dieu ne participent
pas aux réunions, ni les damnés provisoires,
ni ceux qui choisissent de le rester.
Le gentil organisateur de ma première réunion,
s’est légèrement fourvoyé. Les
portes entre sections, habituellement fermées, du moins
celles des étages des petits anges, sont restées
ouvertes. Une ambiance de fête de mauvais augure s’en
suit, les buvettes ne désemplissent pas. Les voisins
d’en haut se plaignent. Dans ce désordre, et
avant que les portes ne se referment, certains ont choisi
l’expérience de rester dans une section différente
par rapport à la religion qu’on leur attribue.
Comme je préfère d’abord rencontrer les
âmes qui me sont plus proches, je rejoins la section
liée à la croyance majoritaire de mon lieu de
naissance terrestre. L’ennui c’est que les âmes
conservent leur langue maternelle. Les égarés,
réjouis de se trouver au sein d’une nouvelle
communauté se retrouvent dans une tour de Babel. Dieu,
dans son immense sagesse avait renoncé à imposer
la langue céleste en cours au Domaine des Dieux. Il
aurait pu choisir la télépathie, mais l’administration
des ressources angéliques avait fort à faire
en matière de restructuration de ses outils de communication.
En outre, les religions étant nourries de certitudes,
dieu avait craint qu’au contact les uns des autres,
le doute ne s’installe parmi les vrais croyants des
diverses sections supérieures.
Mais la réunion s’achève, je suis trop
occupé à observer les âmes pour m’intéresser
à ce qui s’y était dit. Je ne reconnais
personne parmi ceux des défunts que j’aurais
pu identifier. Sans doute en raison de la cure de beauté
paradisiaque. Car on ne peut distinguer parmi les petits anges
ceux étaient déjà beaux du temps de leur
humanité.
Jules tente de se remémorer une beauté
décédée. Marylin ? Si elle s’est
suicidée, l’insulte de son geste envers ma dieu-même-femme
doit l’avoir égarée en réadaptation.
Il éprouve de grandes difficultés à citer
des sylphides de l’ère de la photographie. Quand
il vivait, il prétendait être né trop
tôt car il se réjouissait des progrès
technologiques. Au paradis, il se morfond d’être
mort trop tôt. Il devrait donc attendre que les stars
de l’actualité temporelle se décident
à le rejoindre. Pour certaines nymphettes des années
soixante, cela ne devait tarder. Il avait vu les photos exclusives
de Marylin avec moins d’abondance de seins que prévu,
elle n’en était que plus belle et légère.
Le paradis de Jules est assez terrestre.
Sans doute que dieu choisit, pour ceux qui le méritent,
une lente transition vers les états transcendantaux.
Peu de contraintes embarrassent notre défunt personnage.
Il se contenterait, fort de ses lectures bibliques très
lointaines, de ne pas braver les interdits de dieu. Mais ses
coreligionnaires supposés ne sont pas très bavards
à propos du code de conduite. On se repose, dans son
éden. Comme il s’allonge, une âme bien
balancée, ni plus ni moins que toutes les autres, s’approche
de sa couche et se laisse caresser. De toute évidence,
le potentiel créatif divin étant infini, la
beauté revêt en ce paradis des formes suffisamment
diversifiées pour satisfaire son éternelle curiosité.
La moyenne d’âge tourne autour des 25-30 ans.
Jules n’a aucune conscience de son aspect. Il n’a
encore vu aucun miroir.
Mais il ne s’est pas encore départi des stigmates
indélébiles de son éducation. A vrai
dire, il se demande si tout ceci n’est qu’illusion,
un acte prolongé de sa conscience en extinction. Jules
se culpabilise d’autant plus aisément qu’il
fut éduqué au voisinage des curés. Et
en vient à se demander si le dieu auquel il ne croit
pas, ne le mettrait pas à l’épreuve d’une
nouvelle expérience de vie romanesque. La compagne
a un nom. Je ne puis le révéler, vous la connaissez
peut-être. Disons qu’elle s’appelle Fiona.
Jules s’exprime pour la première fois depuis
sa mort :
— Vous avez un compagnon ?
— Pourquoi donc ?
— Je ne voudrais pas, comment dire ?
— Déranger ? Mais personne ne gêne en ce
lieu.
— Vous avez rencontré des gens célèbres
?
— Ici, cela n’a plus aucune importance.
— Vous n’aimeriez pas rencontrer John Fitzgerald
Kennedy ?
— Pourquoi ? Je connais son histoire. Par contre, vous…
C’est donc cela leur éternité ? Au moins,
Jules se réjouit de ne plus devoir gérer son
ancienne vieillesse et toutes détresses qui l’accompagnaient.
Par contre, nourrir l’envie d’occuper le temps
infini par le libertinage ne l’inspire pas davantage.
Il y a donc collusion, volonté secrète de la
troupe divine pour amener toutes ces âmes vers l’état
nirvana. Autant être vraiment mort. Ou être dieu.
Mais comment devenir dieu sinon brièvement en écrivant
un roman ? Peut-être en rencontrant le dieu-femme. Jules
est nouveau dans la maison, mais tout est possible au ciel
puisque dieu est tout puissant et crée ses enfants
à son image.
— Tu connais quelqu’un qui connaît dieue,
Fiona ?
— Je t’ennuie déjà ?
— Tu rigoles ? Je veux en apprendre un peu plus à
propos du programme-éternité.
— Si tu as un peu de patience, je t’informe et
te fais visiter.
— Question de temps, c’est OK.
— Il faudra que tu m’entretiennes un peu de ta
vie, surtout au sujet de ce qui est interdit ici.
— Ah, enfin, ce paradis a des muselières.
— Tu verras, ce n’est pas trop grave. À
la longue, cela relève d’un tel naturel qu’on
n’y pense même plus.
Jules raisonne. Ce n’est pas un être de foi. Tout
au plus peut-il accorder sa confiance. Un paradis avec contraintes
lui semble assez lourd à supporter. Mais c’est
sans doute, comme il le pensait, une sorte d’épreuve
supplémentaire avant le vrai du vrai. D’autant
plus que le Ciel, du moins dans sa section apparemment transitoire,
c’est un peu comme sur la Terre. Jules affiche sans
doute une belle petite gueule, s’offre un ventre plat,
cela il peut le sentir, et ne souffre d’aucun inconfort
physique. En outre, cela il l’avait remarqué
aussi, les anges inférieurs mangent mais ne vont pas
au petit endroit, font des bébés mais ne les
enfantent pas. Il hésite, ne perçoit pas bien
le sens de sa nouvelle condition.
Jules avait fait du chemin depuis ses rêves îliens
de paradis sur Terre à Maui. Car il avait fini par
y mourir, emporté par une défaillance cardiaque.
En outre, les grandes valeurs humaines comme la fidélité,
dans sa sphère de civilisation, ne semblent pas avoir
trop d’importance dans sa section chrétienne
de bas étage. Lassée par ses réflexions,
Fiona entame un léger divertissement fait de caresses.
Les anges des étages inférieurs ont les atours
légers des personnages de L’allégorie
du printemps de Botticelli. Les peintres de la renaissance
italienne ont vu juste. Pour Jules, c’est une cause
sans doute provisoire d’embarras. Par un effet qui ne
tarde pas à se faire ressentir, notre héros
constate que les petits anges-hommes ont un soc aussi grand
et vif que la moyenne des humains.
La nuit de Jules fut propice aux songes car il avait connu
une forme d’apaisement jusqu’alors inconnue. Il
vit en Fiona un avenir fait de promesses inégalées
car son rêve l’emporta vers des horizons d’une
infinie félicité. Mais comme à l’accoutumée,
il n’en garde que de vagues souvenirs. A moins que la
révélation de leur contenu n’entamerait
exagérément sa pudeur.
Le réveil vers la réalité du paradis
le surprend à regretter déjà ses habits
d’éphèbe. Ses falbalas sont trop révélateurs
à son gré. Il sort en effet d’une longue
vieillesse.
Ce serait un jour de nouvelles découvertes. De ce monde
le soleil est absent, mais Fiona, patiente comme une ange,
dégage une telle ardeur dans le regard que l’astre
du jour ferait pâle figure à côté
d’elle. La nymphe s’accompagne d’un chérubin.
Sans doute une enfant morte en bas âge. Comme Jules
n’avait pas perdu l’emprise qu’a l’envie
sur lui, la présence de cette gardienne inopportune
le dérange déjà. Il a tôt fait
de vouloir la confier à une faiseuse d’anges.
Un autre passe. Le page la tourne.
Fiona entreprend s’assouvir la soif de curiosité
de Jules. Au chapitre des interdits évoqués
la veille, -mais ce mot offre-t-il encore du sens ?-, sa compagne
avertit qu’il n’est pas de bon ton de révéler
ses aventures intimes à des tiers. De plus, en cas
de rupture, les amants doivent en garder les causes secrètes.
Sans doute une manière de faire fi des notions de passé,
de se préserver, de recouvrer à chaque étape
de l’éternité un état de fraîcheur
infinie. Dans la division judéo-chrétienne,
il est interdit de porter ombrage à sa relation amoureuse,
en dispersant ses faveurs. Il semble à Jules que le
reste est livré au bon sens céleste puisque
Fiona ne lui confie plus d’autres tabous. Les paradis
inférieurs ont donc leurs propres conventions, comme
si le créateur voulait mettre ces sections à
l’abri de la zizanie.
Dans domaine du palpable, de l’environnement, les objets
n’apparaissent qu’au gré des besoins. L’eau
jaillit quand les anges se baignent puis disparaît même
de leur peau. Les arbres ne se dressent qu’au moment
des promenades. Les prés aux herbes folles s’étirent
quand vient l’envie de se cacher.
Fiona s’est approchée du Baron Rouge, allusion
à la vie terrestre de Jules, objet de son premier roman.
L’écrivassier sidéral rougit plus fort
que le vaillant triplan de sa première existence. Au
gré de leur conversation-promenade, Fiona interroge
davantage qu’elle ne se révèle, comme
si le fragile équilibre des lieux éthérés
mêlés de zestes terrestres s’accommodait
mal aux regards vers l’arrière. Comme si le passé
s’émaillait de néfastes regrets ou que
de son évocation ne surgissent les fantômes dont
on se passerait bien. S’agissant de Jules cependant,
Fiona n’hésite pas à sonder les moindres
détails de sa ligne de vie, comme s’il faisait
l’objet d’un test de prérequis.
— Je suis en examen d’admission
?
— Plus prosaïquement, je tente d’analyser
l’étendue de tes regrets éventuels par
rapport au bas monde.
— Suis-je en odeur de sainteté ?
— Cela viendra. Tu es tellement curieux de ta nouvelle
vie que tu n’as pas encore été confronté
à l’épreuve des comparaisons.
— En général, on y résiste ?
— Certainement, puisque les sources d’amertume
se résument généralement à la
perte des siens vivants qui finissent par nous rejoindre.
— On peut rencontrer les proches avant nous décédés
?
— C’est beaucoup trop tôt, façon
de parler. Ils ont conscience de ta présence. Les voir
maintenant risquerait de les confronter à des tranches
de vie antérieures qu’ils aimeraient oublier.
— Bon, façon de parler, on trouve son dévolu
dans cette auberge espagnole par tranches de combien de milliers
d’années-lumière ?
— T’as le temps.
— On a le droit de rencontrer des personnages célèbres
disparus ?
— C’est plus aisé. En effet, en général,
ils ne vous connaissent pas. Mais pour ne pas les incommoder,
il s’agira de ne pas égratigner leur passé.
— En d’autres termes, les curieux de l’histoire
récemment acquis au paradis ne peuvent espérer
de franche discussion qu’avec des Cléopâtre
ou Jules César ?
— C’est de cet ordre là.
— Jésus-Christ, il est dans quel ciel ?
— Disons qu’il est dans l’annexe. Assez
pour aujourd’hui.
Fiona accepte ensuite de satisfaire la curiosité
people de Jules. Dans une allée légèrement
en retrait de la subdivision chrétienne, section nouveaux
petits anges, il voit l’ancien président des
Etats-Unis en compagnie d’une Marylin, moins plantureuse,
plus angélique. Sur l’autre trottoir improvisé
pour la circonstance, Arthur Miller entretient la curiosité
d’une Jacqueline Bouvier un peu plus à son avantage.
Ainsi donc, le dieu-femme refait les seins. Quelle délicate
attention. Comme Jules tente une approche, Fiona le retient
par la manche. Il voulait simplement savoir si le président
avait mal au dos, question qui se révèle évidemment
aussi stupide que sa précipitation à rencontrer
les grands de l’ancien monde. Il se serait bien vu arpenter
l’annexe puisque jusqu’ici, sa découverte
la plus importante était l’inanité des
religions. Il suffisait en effet de n’être vraiment
méchant ou d’accepter le repentir pour entrer
aux paradis.
La grande majorité des anges qui passent vont par couples.
A voir l’attitude des uns et des autres, du serein vers
l’impatient, l’on devine aisément que l’un
est l’initié, l’autre le disciple. Les
discussions inutiles ne portent pas sur le sexe, car par-ci,
par-là, les buissons frémissent de tendres ébats.
Comme il n’avait pas vu de pommes dans les arbres, Jules
ragaillardi songe qu’il est temps, à défaut
de renseignements plus précis sur le paradis, d’interroger
le corps de Fiona. A part l’étrangeté
de ses yeux nimbés d’une aura qu’il n’avait
rencontré chez aucune autre madone initiatrice, Fiona,
comme avertie des intentions impudiques de son élève,
s’était allongée pour laisser au vent
le soin de révéler ses édéniques
atours. Jules sourit à son ange et passe un bon moment
d’éternité dans la contemplation. Si les
voies de dieu sont impénétrables, il verrait
bientôt si celles de ses disciples auréolées
offrent les perspectives de son imagination. Il présume
de ses bonheurs promis à un long avenir, quand le destin
appelle Fiona vers d’autres tâches mystérieuses
sous la forme d’un archange venu lui annoncer quelque
urgence de l’empyrée.
Il finit la journée avec une petite ange aussi pâlotte
qu’il l’est, sans doute une nouvelle recrue comme
lui. Evidemment, leurs parties de jambes en l’air n’ont
pas le degré d’accomplissement qu’il imagine
en ces lieux. Tout au plus s’achève-t-il en elle
avec la sensation de déjà vécu. Jules
aurait bien fumé une clope, mais le royaume des cieux
en était dépourvu, sans doute pour préserver
la pureté de l’éther ou ne déranger
personne. On ne s’y offre en effet que des libations
mesurées de nectars subtils…
— Tu te souviens quand nous prétendions jouer
au docteur ?
— Jacqueline ?
— Nous avions onze ans, puis mon père a eu un
autre boulot, on s’est perdus de vue.
Il revoit la dernière scène
mémorisée, en effet, celle des premiers attouchements.
Son corps pré-ado nu sans pudeur debout sur le lit,
comme offert en leçon de science, ses tétons
grandis par la perspective et son pubis déjà
ombré en face du visage du premier admirateur de son
innocence.
— T’es là depuis, disons,
longtemps ?
— Un peu plus que toi selon les nouvelles.
— T’es avec qui ?
— Un anonyme gentil qui me prend en patience. Toi t’es
avec Fiona. T’as de la chance.
— Pourquoi ?
— Elle n’appartient à aucune catégorie
des anges-formateurs typiques que l’on rencontre ici.
Souvent, elle disparaît, comme si ses fonctions principales
l’appelaient ailleurs.
— J’ai constaté.
Comme je demande à Jacqueline ce qui
me donne le privilège de rencontrer aussi tôt
une âme connue sous forme charnelle sur la Terre, elle
me répond que notre passé était déjà
celui de chérubins évolués, dans l’acception
du vrai paradis, qu’en aucun cas notre expérience
ne porterait ombrage à notre lente évolution
d’apprentis.
Dans le repos de mon âme, je garde encore celle d’un
fanfaron et lui demande ce qui l’a le plus marquée,
nos expériences touche-pipi ou nos derniers étourdissements.
Et elle de me répondre qu’il ne peut être
question d’en parler. Je conçois bien que son
expérience lui octroie le droit de m’en avertir
et comprends que les références au passé
freinent l’acclimatation.
J’interroge sans trop de conviction celle que je déclarais
fièrement sur terre comme ma fiancée sur ce
que l’on pouvait réellement emporter au paradis.
Elle me répond que les élus de dieu lui doivent
obéissance et que les seules faveurs octroyées
sont l’apanage des âmes délivrées
de tout mal. A l’entendre, Jacqueline est sans doute
sur le droit chemin des étages supérieurs, ceux
dont je veux m’abstenir. Je prends congé avec
une demande de promesse polie de la revoir.
Fiona réapparaît avec un accompagnement
de myriades de petites étoiles à la traîne.
Je lui demande si c’est l’effet disco habituel
de ses entrées en scène. Ma fée pusillanime
me répond que je projette mon imagerie créative
sur l’entourage de sa personne.
C’est la nuit, le jour, dans vingt ans, dans deux mille
ans, je ne sais pas. Vivant, j’avais accumulé
des doutes, mort-vivant, je ne sais plus rien. Le leurre de
la conscience ou de la connaissance universelle se réduit
probablement à sa disparition. Ne sachant plus rien,
l’hôte de ces lieux n’attend plus rien,
n’espère plus, se réduit en pierre ou
en poussière, comme je l’avais bien prévu.
;-)
Si l’éternité se réduisait au parcours
de combattant de devenir l’élève de quelqu’un,
puis son stagiaire, son assistant, son professeur associé,
et j’en passe, … je préférerais
rester dans l’ignorance et profiter de temps à
autre de petites libertés.
J’en suis à nouveau réduit aux doutes.
Au besoin de survivre jusqu’au lendemain. Mes envies
de sommeil, mes rêves réparateurs disparaissent.
Je suis sur le point de craquer au paradis. Je sais que Fiona
m’observe d’un air amusé, et joue avec
ma vue. L’image d’elle couchée et paresseuse
passe par tous les aspects infinis d’un caléidoscope
permanent. Tantôt elle me révèle un bout
d’oreille sertie d’une émeraude dont elle
multiplie les facettes à loisir. Les portions infimes
d’images comme calquées sur diamants, se succèdent
à un rythme fou. Enfin, le bout d’un sein en
érection, mais il disparaît aussitôt. Le
tout se pixélise vers l’infini petit pour découvrir
en un zoom pointilliste une approche prude de l’Origine
du monde selon Gustave Courbet. Moins charnelle, moins prosodique,
où n’apparaissent que les lèvres supérieures,
joliment enserrées dans leur tentative de préserver
leur entrée.
Le monde est-il donc si petit qu’en toutes circonstances
il nous rappelle les images évolutives de sa découverte
?
Fiona me demande ce que j’ai emporté au paradis.
Sortilège éculé en ces lieux. Probablement
une âme, mais je n’étais pas prêt
à la donner. Elle m’interroge sur mes plus belles
choses vues sur terre. J’hésite, car mon esprit
se perd entre mille évocations de petits bonheurs.
Dois-je répondre d’ailleurs ? Pourrais-je me
préserver en ne lui répondant pas ? J’ai
la sensation d’avoir décroché le mauvais
numéro. Je soupçonne que ma Fiona trop souvent
absente établisse un relais permanent entre des petits
paradis et d’autres endroits de félicité
plus secrets.
A tout hasard, je cite La naissance de Vénus et le
David, tous deux à Florence.
— Bien, tu ne te mouilles pas trop,
choix attendu.
— Soit.
— Si tu compares mes petites entrées corporelles
vers la jouissance à celles de Jacqueline, tu dis quoi
?
— Non mais, t’es qui là ? Tu me soules.
A ce moment précis, Fiona entraîne
mon corps dans son impatience et je ne réalise pas
trop bien ce qui s’y passe car je décide d’emporter
mon esprit ailleurs.
Comme je sors de mon absence forcée, le regard de Fiona
passe par des conditions moins intenses de leur clarté.
Elle reste lourdement figée dans l’abandon de
son corps rassasié, je le crains. Mais je ne peux prétendre
à aucune révolte car mon extrémité
la plus signifiante n’a aucun reste de semence.
Fiona quitte l’état de satisfaction que je suppose,
regagne sa superbe accompagnée de ses étincelants
accompagnements féériques pour poser un doigt
sur ma bouche. Elle m’apprend que j’irai pour
un temps à l’annexe. Chouette, je verrai Jésus-Christ
! Son discours l’emporte dans des considérations
de protection de la foi selon lesquels il serait mal vu des
terriens-saints-illuminés des hautes sphères
paradisiaques, des gens très paisibles, en général,
d’apprendre que la dieue en charge se serait commise
dans un acte humain.
Je m’ étonne qu’une telle divine personne
confie aussi aisément sa qualité. Je m’accroche
à la réalité de mon zizi magnifié.
A moins que l’empyrée ne soit composé
d’une mafia de jaloux forcément omniprésents
et conscients de toute déviation.
Je m’étais donc fait baiser par dieu. Ce n’était
pas la première fois. Je me souviens de mes confessions
du temps de mes onze ans avec Jacqueline. « Mon père,
je confesse à Dieu tout puissant mes péchés
de chair ». « Qu’avez-vous fait, mon enfant
? » « J’ai tripoté ma fiancée
» « Donnez des détails ».
Bien, c’était une femme-dieu, sans doute la vraie
de vrai dieue définitive, la Ge, Gaïa des anciens,
celle qui débarrasserait l’universalité
de croyances absconses. Mais comme mes maigres connaissances
célestes l’ont annoncé, les dieux de l’empyrée
ne peuvent se reproduire. A moins d’une union à
mi-chemin. Voilà enfin la révélation
de l’existence des temps futurs. Je suis demi-dieu et
Fiona ma maîtresse improbable, déesse cosmopolite,
engendrera une nouvelle composition des univers à son
image et avec un petit rien de la chimie de l’union
avec son révélateur !
Jules pouvait donc renoncer à ses prétentions
littéraires, le monde entier, recomposé, garderait
la trace ADN de ses fluides vaporeux.
Points de curés privés d’audience, point
d’ayatollahs problématiques, point de juifs lamentés
penchés sur leur mur, le monde entier se préparerait
pour le paradis unique de Fiona, la déesse aux mandats
éternellement renouvelables.
Cela ressemble assez bien au discours de micro-puissances
de la Terre. Jules a reçu le temps, avant d’être
envoyé à l’annexe, de se recomposer l’esprit.
Il aimerait, en privilège de son secret, retourner
vers la Terre. Refusé. Il demande de pouvoir jouer
avec Jacqueline. Accepté. Il exige que Jacqueline l’accompagne.
OK. On n’avait rien demandé à Jacqueline.
Le Paradis vous disiez ?
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