BARON ROUGE 19-59

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On n’existe pas

J’étais passé de vie à trépas à Maui, l’île trop belle pour y être seul, à moins que ce ne fût à un autre endroit. J’aurais pu laisser quelque chose derrière moi. Un livre ? Mais il était trop tard. À l’inconfort de la mort s’ajoute ma présence dans un au-delà dont j’ai toujours refusé l’existence. En outre, s’il me reste une certaine conscience de mon être antérieur, j’ai quasi perdu la perception de mon corps, comme si ce dernier s’était réduit à l’état de pensée.
Bon débarras de tout ce fatras de pénibles souvenirs de transits intestinaux qui engorgent l’esprit de douleurs permanentes et font craindre la mort.

Des groupuscules s’agitent autour de ma confusion, comme une nébuleuse affriolante par l’aspect divin de leur angélique physionomie. Je vois donc vaguement, mais sans me sentir d’yeux en ce paradis.

Je m’étais accoutumé à être déjà un peu mort ou dans la perspective de mon propre décès, depuis mes années soixantièmes, après que mon père se fût effacé et que je devenais le suivant sur la liste. J’aurais voulu pendant toutes ces années passées à me désespérer des outrages de l’âge à me recomposer des raisons multiples d’exister, de me rendre utile. La mort me surprit entretemps.

J’avais imaginé de multiples fins d’existence. Dont certaines auraient pu être héroïques. Comme de mourir avant ma dernière femme. Forcément, celle que l’on aime le plus, puisque l’oubli efface les autres et que le courage de la dernière à nous aimer, malgré les vicissitudes, la rend méritante.
Je suis parti sans prévenir, mais dans un état de gloire, au milieu de mes étudiants qui ont cru que je me livrais encore à une autre facétie.

Le dieu des autres aspects du néant de l’existence est bien généreux. Si j’avais cru en lui, je me serais toujours considéré comme futur sociétaire de l’enfer. J’ai beau admettre n’avoir jamais mérité un jour de prison, je reconnais tout aussitôt que la vertu était étrangère à mes préoccupations. Je me dis que le paradis est multiple. C’est sans doute pour cette raison que les terriens ne lui consacrent pas de majuscule.
L’ordonnancement du ciel se doit d’être parfait. Ainsi, dieu dont je suis le témoin, a prévu un paradis biblique pour ses ouailles, puis deux ou trois autres pour les dissidents classés selon leur degré d’éloignement par rapport à la religion du dieu dont je suis l’hôte.
Surgit donc un problème d’harmonie. Le chaos c’est pour la Terre. Aussi, le nombre de paradis supérieurs, inspirés par la juste adoration des seigneurs-dieux, est égal à la variété de religions. Ces différents ciels prépondérants engendrent des petits ciels pour anges de moindre moralité. Contrairement à une opinion en certains endroits répandue, les fous de dieu ne reçoivent aucune faveur. Par exemple, la catégorie des prélats qui refusent toute forme de protection aux adeptes de l’amour libre, est dévolue à une institution d’acclimatation aux réalités. D’autres fâcheux, les vrais méchants, font l’objet d’une rééducation sur mesure en enfer.
Comme dans nos prisons modèles, ces derniers se partagent entre la punition et la promesse d’une future intégration dans un des petits ciels, selon les mérites. Enfin, pour les grands et les petits anges, dieu a prévu toutes les modalités de passage volontaire d’un ciel à l’autre. Ceci pour satisfaire les curieux ou ceux que l’éternité afflige. Appartiennent également à cette nouvelle catégorie ceux qui souhaitent rencontrer des âmes connues sur Terre mais assignées à d’autres paradis. Par contre, le passage des grands anges d’un ciel supérieur à l’autre était fortement découragé.

Dieu désapprouve que l’on se déchire entre croyants, même s’ils font semblant d’ensemble prier, sans prier ensemble pour autant. Puisqu’ils ne s’adressent qu’en euros du Vatican ou d’ailleurs au même montant néant généré en quelque chose par un dieu baroque, multiple, et pas raciste, sorti de la cuisse de Jupiter, et du même rien du tout et donc inexistant.

Soit, mon dieu pas vrai est vraiment puissant puisqu’il fait prier ma mère qui existe. Revenons au paradis, celui que j’ai visité puisque je suis mort.

A défaut de béatitude et de pure contemplation, les petits anges ont seuls droit à l’apprentissage progressif de la connaissance universelle, celle que l’on apprend en Europe, évidemment. Pas celle des satellites, comme celui des Juifs qui se sont trompés sur la personne du prophète, des musulmans qui en principe nous ont copiés avec un bouquin dont l’interprétation incongrue fout le bordel dans le reste de la Terre et détruit certains de nos plus beaux bâtiments.

Cependant, dans le monde vrai du paradis, les saints et autres éclairés ont droit au bonheur parfait. Leur noble section les protège en effet de toute perception du bas monde.
On les empêche en effet de voyager en business class sur Alpha, Delta et d’autres Psy voyages encombrés de personnages trop occupés à démontrer leurs religieuses appartenances. Les vrais saints voyagent en classe touriste, n’affichent pas leur foi et empêchent que jamais ne s’élève la voix de leur progéniture au-delà de la leur.
Et si les voies impénétrables de dieu les mettent en première classe, ils ne demandent pas la compensation d’un vol vers Hawaï quand la grossière hôtesse de l’air verse un jus de tomate sur leur vierge tenue.

Comme je me prends pour dieu le père à vouloir réinventer l’au-delà, le vrai dieu règne sur la Terre et sur le Ciel. Tous les ciels, même ceux décrits par mon moi visionnaire. C’est pour cela que le vrai dieu n’a pas de « D » majuscule. C’est un dieu à facettes, multiple, baroque et flexible. Dans certains cercles, son nom ne s’écrit même pas. Quand il passe d’un ciel à l’autre, dieu change évidemment de nom de dieu ! D’autre part, si je me suis, à l’image de dieu, érigé en divinité pour recréer le monde par une fiction, le vrai dieu n’est même pas dieu.

Cette fois, comme il est l’avenir de l’ange, c’est une femme.

Pas la sainte vierge, car même si elle était sa mère, elle ne pourrait prétendre au même rang que celui de dieu. De plus, dans certains paradis, si c’est déjà compliqué d’être une femme, c’est encore plus épineux d’être une vierge. Il va sans dire que le dieu-femme, -si je dis déesse, vous pourriez penser que je parle d’un objet de désir-, fréquente davantage certains paradis religieux que d’autres. Ceci, d’autant qu’à bien y regarder, un dieu-femme, ce n’est déjà plus tout-à-fait un dieu, sinon je dirais dieu tout court. Bien sûr, les kamis finissent par se lasser de leurs lourdes charges.

Soit, les dieux retraités se réunissent dans un coin du paradis et conservent leur jeune allure. Ils ne peuvent se mélanger entre eux car ils sont de la même essence divine. Certains prétendent même que le premier dieu, celui qui a inventé le concept, les a asexués de manière à ce qu’ils ne se reproduisent pas ou n’engendrent que des demi-dieux. Leur séjour et leur nombre sont inconnus. En tout cas, ils sont plus de trois. Aucune hiérarchie ne les divise. Selon une hypothèse à vérifier, ils se font père, fils, esprit, mère, fille, ou les mêmes dans le désordre, au gré des besoins ou des circonstances. De temps à autre, ils se renvoient la corvée-dieu pour quelques millénaires.
Un des miracles du paradis, c’est la conscience totale du monde et la perception de ses vérités multiples. Certaines, grandiloquentes, d’autres, à fleur de peau. J’apprends rapidement que les petits anges peuvent s’unir, d’autant plus que leur physionomie rappelle assez bien celle des plus beaux spécimens de la race humaine. Toutefois, il ne naît hélas aucune descendance de leurs ébats. De temps à autre, les anges vrais de vrais, las de contempler dieu, viennent assister aux galipettes, tels les cupidons des tableaux de Breughel l’ancien. Ils se rencontrent surtout parmi les nouveaux vrais anges, ceux qui conservent encore une certaine conscience d’avoir été abusés. Cependant, comme les contemplateurs sont quasi transparents, à peine peut-on entendre un léger bruissement d’ailes. Ils ne dérangent jamais.
J’interroge son entourage sur l’espèce des anges déchus mais ne recueille en partage que des mines de désapprobation. Je me demande en secret si l’on y baise entre dieux et anges, mais ravale aussitôt ma pensée pleine de péchés mortels dont je n’ai cure.

Mon plus près de dieu, avant, c’étaient les nuages. Là je pouvais constater que dieu me regardait de plus près. Et quand ses imbéciles pilotes de Delta Airlines dérangeaient mes regards vers un beau profil féminin par leurs soi-disant trous d’air, j’enrageais quand le tohubohu ne provoquait l’atterrissage du sujet regardé sur mes genoux accueillants.

Bon, on ne parle pas ici des paradis perdus. Dans le probable vrai truc d’en haut, le dieu provisoirement élu sorti du big bang pas prouvé, organise des colloques à l’échelle du paradis entier. La réunion se tient en terrain neutre au sein d’un polygone immense dont chacun des côtés représente une religion, chacun des étages, un degré de paradis, du plus bas, celui des anciens méchants rééduqués, vers le sommet qu’occupent les béatifiés. Quand la religion n’a pas de saints, les étages supérieurs sont occupés par les irréductibles, souvent cénobites , les exégètes anachorètes et les illuminés. Evidemment, les fous de dieu ne participent pas aux réunions, ni les damnés provisoires, ni ceux qui choisissent de le rester.
Le gentil organisateur de ma première réunion, s’est légèrement fourvoyé. Les portes entre sections, habituellement fermées, du moins celles des étages des petits anges, sont restées ouvertes. Une ambiance de fête de mauvais augure s’en suit, les buvettes ne désemplissent pas. Les voisins d’en haut se plaignent. Dans ce désordre, et avant que les portes ne se referment, certains ont choisi l’expérience de rester dans une section différente par rapport à la religion qu’on leur attribue. Comme je préfère d’abord rencontrer les âmes qui me sont plus proches, je rejoins la section liée à la croyance majoritaire de mon lieu de naissance terrestre. L’ennui c’est que les âmes conservent leur langue maternelle. Les égarés, réjouis de se trouver au sein d’une nouvelle communauté se retrouvent dans une tour de Babel. Dieu, dans son immense sagesse avait renoncé à imposer la langue céleste en cours au Domaine des Dieux. Il aurait pu choisir la télépathie, mais l’administration des ressources angéliques avait fort à faire en matière de restructuration de ses outils de communication. En outre, les religions étant nourries de certitudes, dieu avait craint qu’au contact les uns des autres, le doute ne s’installe parmi les vrais croyants des diverses sections supérieures.
Mais la réunion s’achève, je suis trop occupé à observer les âmes pour m’intéresser à ce qui s’y était dit. Je ne reconnais personne parmi ceux des défunts que j’aurais pu identifier. Sans doute en raison de la cure de beauté paradisiaque. Car on ne peut distinguer parmi les petits anges ceux étaient déjà beaux du temps de leur humanité.

Jules tente de se remémorer une beauté décédée. Marylin ? Si elle s’est suicidée, l’insulte de son geste envers ma dieu-même-femme doit l’avoir égarée en réadaptation. Il éprouve de grandes difficultés à citer des sylphides de l’ère de la photographie. Quand il vivait, il prétendait être né trop tôt car il se réjouissait des progrès technologiques. Au paradis, il se morfond d’être mort trop tôt. Il devrait donc attendre que les stars de l’actualité temporelle se décident à le rejoindre. Pour certaines nymphettes des années soixante, cela ne devait tarder. Il avait vu les photos exclusives de Marylin avec moins d’abondance de seins que prévu, elle n’en était que plus belle et légère.

Le paradis de Jules est assez terrestre. Sans doute que dieu choisit, pour ceux qui le méritent, une lente transition vers les états transcendantaux. Peu de contraintes embarrassent notre défunt personnage. Il se contenterait, fort de ses lectures bibliques très lointaines, de ne pas braver les interdits de dieu. Mais ses coreligionnaires supposés ne sont pas très bavards à propos du code de conduite. On se repose, dans son éden. Comme il s’allonge, une âme bien balancée, ni plus ni moins que toutes les autres, s’approche de sa couche et se laisse caresser. De toute évidence, le potentiel créatif divin étant infini, la beauté revêt en ce paradis des formes suffisamment diversifiées pour satisfaire son éternelle curiosité. La moyenne d’âge tourne autour des 25-30 ans. Jules n’a aucune conscience de son aspect. Il n’a encore vu aucun miroir.
Mais il ne s’est pas encore départi des stigmates indélébiles de son éducation. A vrai dire, il se demande si tout ceci n’est qu’illusion, un acte prolongé de sa conscience en extinction. Jules se culpabilise d’autant plus aisément qu’il fut éduqué au voisinage des curés. Et en vient à se demander si le dieu auquel il ne croit pas, ne le mettrait pas à l’épreuve d’une nouvelle expérience de vie romanesque. La compagne a un nom. Je ne puis le révéler, vous la connaissez peut-être. Disons qu’elle s’appelle Fiona. Jules s’exprime pour la première fois depuis sa mort :
— Vous avez un compagnon ?
— Pourquoi donc ?
— Je ne voudrais pas, comment dire ?
— Déranger ? Mais personne ne gêne en ce lieu.
— Vous avez rencontré des gens célèbres ?
— Ici, cela n’a plus aucune importance.
— Vous n’aimeriez pas rencontrer John Fitzgerald Kennedy ?
— Pourquoi ? Je connais son histoire. Par contre, vous…
C’est donc cela leur éternité ? Au moins, Jules se réjouit de ne plus devoir gérer son ancienne vieillesse et toutes détresses qui l’accompagnaient. Par contre, nourrir l’envie d’occuper le temps infini par le libertinage ne l’inspire pas davantage. Il y a donc collusion, volonté secrète de la troupe divine pour amener toutes ces âmes vers l’état nirvana. Autant être vraiment mort. Ou être dieu. Mais comment devenir dieu sinon brièvement en écrivant un roman ? Peut-être en rencontrant le dieu-femme. Jules est nouveau dans la maison, mais tout est possible au ciel puisque dieu est tout puissant et crée ses enfants à son image.
— Tu connais quelqu’un qui connaît dieue, Fiona ?
— Je t’ennuie déjà ?
— Tu rigoles ? Je veux en apprendre un peu plus à propos du programme-éternité.
— Si tu as un peu de patience, je t’informe et te fais visiter.
— Question de temps, c’est OK.
— Il faudra que tu m’entretiennes un peu de ta vie, surtout au sujet de ce qui est interdit ici.
— Ah, enfin, ce paradis a des muselières.
— Tu verras, ce n’est pas trop grave. À la longue, cela relève d’un tel naturel qu’on n’y pense même plus.
Jules raisonne. Ce n’est pas un être de foi. Tout au plus peut-il accorder sa confiance. Un paradis avec contraintes lui semble assez lourd à supporter. Mais c’est sans doute, comme il le pensait, une sorte d’épreuve supplémentaire avant le vrai du vrai. D’autant plus que le Ciel, du moins dans sa section apparemment transitoire, c’est un peu comme sur la Terre. Jules affiche sans doute une belle petite gueule, s’offre un ventre plat, cela il peut le sentir, et ne souffre d’aucun inconfort physique. En outre, cela il l’avait remarqué aussi, les anges inférieurs mangent mais ne vont pas au petit endroit, font des bébés mais ne les enfantent pas. Il hésite, ne perçoit pas bien le sens de sa nouvelle condition.
Jules avait fait du chemin depuis ses rêves îliens de paradis sur Terre à Maui. Car il avait fini par y mourir, emporté par une défaillance cardiaque. En outre, les grandes valeurs humaines comme la fidélité, dans sa sphère de civilisation, ne semblent pas avoir trop d’importance dans sa section chrétienne de bas étage. Lassée par ses réflexions, Fiona entame un léger divertissement fait de caresses. Les anges des étages inférieurs ont les atours légers des personnages de L’allégorie du printemps de Botticelli. Les peintres de la renaissance italienne ont vu juste. Pour Jules, c’est une cause sans doute provisoire d’embarras. Par un effet qui ne tarde pas à se faire ressentir, notre héros constate que les petits anges-hommes ont un soc aussi grand et vif que la moyenne des humains.
La nuit de Jules fut propice aux songes car il avait connu une forme d’apaisement jusqu’alors inconnue. Il vit en Fiona un avenir fait de promesses inégalées car son rêve l’emporta vers des horizons d’une infinie félicité. Mais comme à l’accoutumée, il n’en garde que de vagues souvenirs. A moins que la révélation de leur contenu n’entamerait exagérément sa pudeur.
Le réveil vers la réalité du paradis le surprend à regretter déjà ses habits d’éphèbe. Ses falbalas sont trop révélateurs à son gré. Il sort en effet d’une longue vieillesse.
Ce serait un jour de nouvelles découvertes. De ce monde le soleil est absent, mais Fiona, patiente comme une ange, dégage une telle ardeur dans le regard que l’astre du jour ferait pâle figure à côté d’elle. La nymphe s’accompagne d’un chérubin. Sans doute une enfant morte en bas âge. Comme Jules n’avait pas perdu l’emprise qu’a l’envie sur lui, la présence de cette gardienne inopportune le dérange déjà. Il a tôt fait de vouloir la confier à une faiseuse d’anges. Un autre passe. Le page la tourne.
Fiona entreprend s’assouvir la soif de curiosité de Jules. Au chapitre des interdits évoqués la veille, -mais ce mot offre-t-il encore du sens ?-, sa compagne avertit qu’il n’est pas de bon ton de révéler ses aventures intimes à des tiers. De plus, en cas de rupture, les amants doivent en garder les causes secrètes. Sans doute une manière de faire fi des notions de passé, de se préserver, de recouvrer à chaque étape de l’éternité un état de fraîcheur infinie. Dans la division judéo-chrétienne, il est interdit de porter ombrage à sa relation amoureuse, en dispersant ses faveurs. Il semble à Jules que le reste est livré au bon sens céleste puisque Fiona ne lui confie plus d’autres tabous. Les paradis inférieurs ont donc leurs propres conventions, comme si le créateur voulait mettre ces sections à l’abri de la zizanie.
Dans domaine du palpable, de l’environnement, les objets n’apparaissent qu’au gré des besoins. L’eau jaillit quand les anges se baignent puis disparaît même de leur peau. Les arbres ne se dressent qu’au moment des promenades. Les prés aux herbes folles s’étirent quand vient l’envie de se cacher.
Fiona s’est approchée du Baron Rouge, allusion à la vie terrestre de Jules, objet de son premier roman. L’écrivassier sidéral rougit plus fort que le vaillant triplan de sa première existence. Au gré de leur conversation-promenade, Fiona interroge davantage qu’elle ne se révèle, comme si le fragile équilibre des lieux éthérés mêlés de zestes terrestres s’accommodait mal aux regards vers l’arrière. Comme si le passé s’émaillait de néfastes regrets ou que de son évocation ne surgissent les fantômes dont on se passerait bien. S’agissant de Jules cependant, Fiona n’hésite pas à sonder les moindres détails de sa ligne de vie, comme s’il faisait l’objet d’un test de prérequis.

— Je suis en examen d’admission ?
— Plus prosaïquement, je tente d’analyser l’étendue de tes regrets éventuels par rapport au bas monde.
— Suis-je en odeur de sainteté ?
— Cela viendra. Tu es tellement curieux de ta nouvelle vie que tu n’as pas encore été confronté à l’épreuve des comparaisons.
— En général, on y résiste ?
— Certainement, puisque les sources d’amertume se résument généralement à la perte des siens vivants qui finissent par nous rejoindre.
— On peut rencontrer les proches avant nous décédés ?
— C’est beaucoup trop tôt, façon de parler. Ils ont conscience de ta présence. Les voir maintenant risquerait de les confronter à des tranches de vie antérieures qu’ils aimeraient oublier.
— Bon, façon de parler, on trouve son dévolu dans cette auberge espagnole par tranches de combien de milliers d’années-lumière ?
— T’as le temps.
— On a le droit de rencontrer des personnages célèbres disparus ?
— C’est plus aisé. En effet, en général, ils ne vous connaissent pas. Mais pour ne pas les incommoder, il s’agira de ne pas égratigner leur passé.
— En d’autres termes, les curieux de l’histoire récemment acquis au paradis ne peuvent espérer de franche discussion qu’avec des Cléopâtre ou Jules César ?
— C’est de cet ordre là.
— Jésus-Christ, il est dans quel ciel ?
— Disons qu’il est dans l’annexe. Assez pour aujourd’hui.

Fiona accepte ensuite de satisfaire la curiosité people de Jules. Dans une allée légèrement en retrait de la subdivision chrétienne, section nouveaux petits anges, il voit l’ancien président des Etats-Unis en compagnie d’une Marylin, moins plantureuse, plus angélique. Sur l’autre trottoir improvisé pour la circonstance, Arthur Miller entretient la curiosité d’une Jacqueline Bouvier un peu plus à son avantage. Ainsi donc, le dieu-femme refait les seins. Quelle délicate attention. Comme Jules tente une approche, Fiona le retient par la manche. Il voulait simplement savoir si le président avait mal au dos, question qui se révèle évidemment aussi stupide que sa précipitation à rencontrer les grands de l’ancien monde. Il se serait bien vu arpenter l’annexe puisque jusqu’ici, sa découverte la plus importante était l’inanité des religions. Il suffisait en effet de n’être vraiment méchant ou d’accepter le repentir pour entrer aux paradis.
La grande majorité des anges qui passent vont par couples. A voir l’attitude des uns et des autres, du serein vers l’impatient, l’on devine aisément que l’un est l’initié, l’autre le disciple. Les discussions inutiles ne portent pas sur le sexe, car par-ci, par-là, les buissons frémissent de tendres ébats. Comme il n’avait pas vu de pommes dans les arbres, Jules ragaillardi songe qu’il est temps, à défaut de renseignements plus précis sur le paradis, d’interroger le corps de Fiona. A part l’étrangeté de ses yeux nimbés d’une aura qu’il n’avait rencontré chez aucune autre madone initiatrice, Fiona, comme avertie des intentions impudiques de son élève, s’était allongée pour laisser au vent le soin de révéler ses édéniques atours. Jules sourit à son ange et passe un bon moment d’éternité dans la contemplation. Si les voies de dieu sont impénétrables, il verrait bientôt si celles de ses disciples auréolées offrent les perspectives de son imagination. Il présume de ses bonheurs promis à un long avenir, quand le destin appelle Fiona vers d’autres tâches mystérieuses sous la forme d’un archange venu lui annoncer quelque urgence de l’empyrée.
Il finit la journée avec une petite ange aussi pâlotte qu’il l’est, sans doute une nouvelle recrue comme lui. Evidemment, leurs parties de jambes en l’air n’ont pas le degré d’accomplissement qu’il imagine en ces lieux. Tout au plus s’achève-t-il en elle avec la sensation de déjà vécu. Jules aurait bien fumé une clope, mais le royaume des cieux en était dépourvu, sans doute pour préserver la pureté de l’éther ou ne déranger personne. On ne s’y offre en effet que des libations mesurées de nectars subtils…
— Tu te souviens quand nous prétendions jouer au docteur ?
— Jacqueline ?
— Nous avions onze ans, puis mon père a eu un autre boulot, on s’est perdus de vue.

Il revoit la dernière scène mémorisée, en effet, celle des premiers attouchements. Son corps pré-ado nu sans pudeur debout sur le lit, comme offert en leçon de science, ses tétons grandis par la perspective et son pubis déjà ombré en face du visage du premier admirateur de son innocence.

— T’es là depuis, disons, longtemps ?
— Un peu plus que toi selon les nouvelles.
— T’es avec qui ?
— Un anonyme gentil qui me prend en patience. Toi t’es avec Fiona. T’as de la chance.
— Pourquoi ?
— Elle n’appartient à aucune catégorie des anges-formateurs typiques que l’on rencontre ici. Souvent, elle disparaît, comme si ses fonctions principales l’appelaient ailleurs.
— J’ai constaté.

Comme je demande à Jacqueline ce qui me donne le privilège de rencontrer aussi tôt une âme connue sous forme charnelle sur la Terre, elle me répond que notre passé était déjà celui de chérubins évolués, dans l’acception du vrai paradis, qu’en aucun cas notre expérience ne porterait ombrage à notre lente évolution d’apprentis.
Dans le repos de mon âme, je garde encore celle d’un fanfaron et lui demande ce qui l’a le plus marquée, nos expériences touche-pipi ou nos derniers étourdissements. Et elle de me répondre qu’il ne peut être question d’en parler. Je conçois bien que son expérience lui octroie le droit de m’en avertir et comprends que les références au passé freinent l’acclimatation.
J’interroge sans trop de conviction celle que je déclarais fièrement sur terre comme ma fiancée sur ce que l’on pouvait réellement emporter au paradis. Elle me répond que les élus de dieu lui doivent obéissance et que les seules faveurs octroyées sont l’apanage des âmes délivrées de tout mal. A l’entendre, Jacqueline est sans doute sur le droit chemin des étages supérieurs, ceux dont je veux m’abstenir. Je prends congé avec une demande de promesse polie de la revoir.

Fiona réapparaît avec un accompagnement de myriades de petites étoiles à la traîne. Je lui demande si c’est l’effet disco habituel de ses entrées en scène. Ma fée pusillanime me répond que je projette mon imagerie créative sur l’entourage de sa personne.
C’est la nuit, le jour, dans vingt ans, dans deux mille ans, je ne sais pas. Vivant, j’avais accumulé des doutes, mort-vivant, je ne sais plus rien. Le leurre de la conscience ou de la connaissance universelle se réduit probablement à sa disparition. Ne sachant plus rien, l’hôte de ces lieux n’attend plus rien, n’espère plus, se réduit en pierre ou en poussière, comme je l’avais bien prévu. ;-)
Si l’éternité se réduisait au parcours de combattant de devenir l’élève de quelqu’un, puis son stagiaire, son assistant, son professeur associé, et j’en passe, … je préférerais rester dans l’ignorance et profiter de temps à autre de petites libertés.
J’en suis à nouveau réduit aux doutes. Au besoin de survivre jusqu’au lendemain. Mes envies de sommeil, mes rêves réparateurs disparaissent. Je suis sur le point de craquer au paradis. Je sais que Fiona m’observe d’un air amusé, et joue avec ma vue. L’image d’elle couchée et paresseuse passe par tous les aspects infinis d’un caléidoscope permanent. Tantôt elle me révèle un bout d’oreille sertie d’une émeraude dont elle multiplie les facettes à loisir. Les portions infimes d’images comme calquées sur diamants, se succèdent à un rythme fou. Enfin, le bout d’un sein en érection, mais il disparaît aussitôt. Le tout se pixélise vers l’infini petit pour découvrir en un zoom pointilliste une approche prude de l’Origine du monde selon Gustave Courbet. Moins charnelle, moins prosodique, où n’apparaissent que les lèvres supérieures, joliment enserrées dans leur tentative de préserver leur entrée.
Le monde est-il donc si petit qu’en toutes circonstances il nous rappelle les images évolutives de sa découverte ?
Fiona me demande ce que j’ai emporté au paradis. Sortilège éculé en ces lieux. Probablement une âme, mais je n’étais pas prêt à la donner. Elle m’interroge sur mes plus belles choses vues sur terre. J’hésite, car mon esprit se perd entre mille évocations de petits bonheurs. Dois-je répondre d’ailleurs ? Pourrais-je me préserver en ne lui répondant pas ? J’ai la sensation d’avoir décroché le mauvais numéro. Je soupçonne que ma Fiona trop souvent absente établisse un relais permanent entre des petits paradis et d’autres endroits de félicité plus secrets.
A tout hasard, je cite La naissance de Vénus et le David, tous deux à Florence.

— Bien, tu ne te mouilles pas trop, choix attendu.
— Soit.
— Si tu compares mes petites entrées corporelles vers la jouissance à celles de Jacqueline, tu dis quoi ?
— Non mais, t’es qui là ? Tu me soules.

A ce moment précis, Fiona entraîne mon corps dans son impatience et je ne réalise pas trop bien ce qui s’y passe car je décide d’emporter mon esprit ailleurs.
Comme je sors de mon absence forcée, le regard de Fiona passe par des conditions moins intenses de leur clarté. Elle reste lourdement figée dans l’abandon de son corps rassasié, je le crains. Mais je ne peux prétendre à aucune révolte car mon extrémité la plus signifiante n’a aucun reste de semence.
Fiona quitte l’état de satisfaction que je suppose, regagne sa superbe accompagnée de ses étincelants accompagnements féériques pour poser un doigt sur ma bouche. Elle m’apprend que j’irai pour un temps à l’annexe. Chouette, je verrai Jésus-Christ ! Son discours l’emporte dans des considérations de protection de la foi selon lesquels il serait mal vu des terriens-saints-illuminés des hautes sphères paradisiaques, des gens très paisibles, en général, d’apprendre que la dieue en charge se serait commise dans un acte humain.
Je m’ étonne qu’une telle divine personne confie aussi aisément sa qualité. Je m’accroche à la réalité de mon zizi magnifié. A moins que l’empyrée ne soit composé d’une mafia de jaloux forcément omniprésents et conscients de toute déviation.
Je m’étais donc fait baiser par dieu. Ce n’était pas la première fois. Je me souviens de mes confessions du temps de mes onze ans avec Jacqueline. « Mon père, je confesse à Dieu tout puissant mes péchés de chair ». « Qu’avez-vous fait, mon enfant ? » « J’ai tripoté ma fiancée » « Donnez des détails ».
Bien, c’était une femme-dieu, sans doute la vraie de vrai dieue définitive, la Ge, Gaïa des anciens, celle qui débarrasserait l’universalité de croyances absconses. Mais comme mes maigres connaissances célestes l’ont annoncé, les dieux de l’empyrée ne peuvent se reproduire. A moins d’une union à mi-chemin. Voilà enfin la révélation de l’existence des temps futurs. Je suis demi-dieu et Fiona ma maîtresse improbable, déesse cosmopolite, engendrera une nouvelle composition des univers à son image et avec un petit rien de la chimie de l’union avec son révélateur !
Jules pouvait donc renoncer à ses prétentions littéraires, le monde entier, recomposé, garderait la trace ADN de ses fluides vaporeux.
Points de curés privés d’audience, point d’ayatollahs problématiques, point de juifs lamentés penchés sur leur mur, le monde entier se préparerait pour le paradis unique de Fiona, la déesse aux mandats éternellement renouvelables.
Cela ressemble assez bien au discours de micro-puissances de la Terre. Jules a reçu le temps, avant d’être envoyé à l’annexe, de se recomposer l’esprit. Il aimerait, en privilège de son secret, retourner vers la Terre. Refusé. Il demande de pouvoir jouer avec Jacqueline. Accepté. Il exige que Jacqueline l’accompagne. OK. On n’avait rien demandé à Jacqueline. Le Paradis vous disiez ?